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mardi, septembre 05, 2006

Se donner un pays

Tiré du Devoir du 5 Septembre 2006

Il n'est pas de plus belle et de plus fondamentale raison de vouloir se donner un pays que la volonté de se donner, comme nation et comme individus responsables, un espace de liberté. Liberté de définir nos priorités en fonction de nos objectifs et de nos valeurs, liberté de nous exprimer en notre nom et selon nos convictions sur la scène internationale, liberté de choisir nos partenaires politiques et commerciaux, liberté de partager directement avec d'autres pays nos aspirations de paix et de développement durable, liberté de se donner et de gérer complètement les institutions et les systèmes de gouvernance et les politiques qui correspondent à nos manières de vivre, liberté de se reconnaître et d'investir sans retenue dans une histoire commune à toutes celles et ceux qui auront fait le Québec et qui auront aussi fondé le pays, liberté de protéger une langue et une culture spécifique et de les renforcer sans les obstacles d'une constitution qui ne nous convient pas, en somme liberté de construire une société en cohérence avec nos idéaux.


Cette liberté nous aura été chèrement, courageusement et laborieusement acquise aux cours des siècles. Il nous maintenant faut la prendre à bras-le-corps, sereinement, sans amertume, mais sans hésitation : nous nous la devons par et pour ce que nous sommes.

Nous voyons combien cet espace de liberté nous manque lorsque le fédéral fait des choix qui ne nous conviennent pas : le nouveau rôle de l'armée en Afghanistan, le mimétisme canadien sur la politique américaine concernant le Proche-Orient et notamment sur la question du Liban, les dépenses démesurées en équipement militaire, le non-respect de l'entente de Kyoto, les reculs successifs en matière de protection des travailleurs sans emploi ou des travailleurs âgés laissés sans protection, l'approche punitive envers les jeunes contrevenants au détriment d'une approche éducative à laquelle nous souscrivons avec succès, le contrôle quasi total sur les réseaux de communication sans égard aux valeurs qui nous animent.

Ces exemples illustrent comment, jour après jour, notre espace de décision et de pouvoir est contraint par des objectifs, des normes, des conventions, des priorités, des valeurs qui ne nous ressemblent pas. Nous voulons nous donner un pays parce que nous sommes une nation, et une nation doit être libre de ses choix dans et avec le respect des autres nations.

Nous voulons aussi nous donner un pays parce que nous voulons nous offrir une plus grande capacité et une plus grande efficacité d'action en matière de développement économique, en matière de développement social, et en matière de développement culturel.

Les dédoublements, les querelles et les négociations interminables, les ententes signées faute de mieux, puis les ententes revues, corrigées et finalement reniées unilatéralement, l'accaparement des ressources par le fédéral qui lui donne un pouvoir extraordinaire de dépenser, les incessantes et inacceptables intrusions du fédéral dans le champ des compétences exclusives du Québec, le déséquilibre fiscal chronique, tous ces éléments empêchent le Québec d'être aussi performant qu'il le pourrait.

Il suffit de mentionner les compressions draconiennes des transferts en matière d'études post-secondaire et en matière de santé, le refus obstiné du fédéral durant huit longues années de libérer un champ de cotisation en faveur des congés parentaux québécois, le rappel de près de 900 M$ dans le programme des services de garde, le refus de reconnaître les efforts du Québec et de les compenser en matière de protection de l'environnement, les faux-semblants de solution en ce qui a trait au déséquilibre fiscal, pour illustrer les obstacles incessants que rencontre le Québec dans son développement.

Alors que nous transférons la moitié de nos impôts au fédéral, nous sommes constamment mis en face d'une impossibilité de planifier sur le long terme nos politiques, programmes et services, faute de moyens retenus par Ottawa. Tout cela empêche la population du Québec de se donner et de recevoir les programmes et les services correspondant à ses besoins. Et tout cela fait dire à une très grande majorité des Québécoises et des Québécois que ce pays n'a pas de bon sens.

Et des centaines de milliers d'entre elles et d'entre eux, conscients que la résistance au changement est là pour longtemps et que cette résistance est légitime pour les Canadiens dont les aspirations et les besoins sont différents des nôtres, choisissent la souveraineté du Québec.

Ce choix de se donner un pays est aussi fondé sur une rigoureuse analyse, validée par un groupe d'experts reconnus en économie et en finances publiques, de nos passifs, de nos actifs et des moyens supplémentaires que nous donnerait le contrôle plein et entier de l'ensemble de nos revenus.

Enfin, se donner un pays, c'est aussi nous assurer d'une plus grande cohésion, d'une capacité plus grande de s'adapter et de répondre rapidement aux exigences changeantes de la mondialisation. De fait, la question n'est pas tant de savoir si nous avons les moyens de nous séparer, mais bien plutôt si nous avons les moyens de ne pas le faire.

Et nous voulons nous donner un pays parce que nous nous estimons. Parce que nous croyons en nos moyens, en nos talents, parce que nous voulons sortir d'une relation de dépendance, parce que nous voulons assumer pleinement nos responsabilités et promouvoir pleinement cette culture si riche de seul pays francophone des Amériques. La création du pays représente une formidable occasion de nous mesurer à nos responsabilités nationales, mais aussi de jouer un rôle qui nous revient sur le plan international, principalement dans la francophonie.

Au niveau national, cela nous amènera à revoir la gouvernance du Québec et le partage des pouvoirs entre le gouvernement national et les instances régionales et locales, à nous faire davantage confiance mutuellement. Cela nous amènera aussi à poursuivre, par nous et pour nous, un idéal démocratique, républicain et de solidarité traduit dans des institutions modernes et à notre image.

Au niveau international, c'est aussi inspirer, à notre tour, d'autres nations, s'y associer dans la recherche de la paix et dans les conditions correctes de notre développement et du leur, c'est contribuer à notre façon à la construction d'une mondialisation plus juste, plus humaine, plus équitable. C'est aussi offrir au pays de la francophonie une porte toute grande ouverte sur les Amériques.

Se donner un pays, c'est confirmer notre identité, celles de nos enfants et de nos jeunes, c'est redonner à chacune et chacun la fierté de qui nous sommes et de qui nous voulons devenir. S'assumer comme nation, assumer son identité, assumer ses responsabilités, assumer son destin, c'est se donner un pays qui a du sens pour le monde !

Écrit par Camil Bouchard
Député du Parti Québécois

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